« Charlie » incendié, mais pas mort

Publié: novembre 2, 2011 dans Uncategorized

Un amas de cartons, de CD, de journaux, de chaises renversées jonche le sol, devant une façade noircie aux vitres éclatées. A l’intérieur, des murs calcinés, une odeur de plastique brûlé.« J’ai l’impression d’être sur un reportage, pas chez moi, mais manque de pot, c’est bien mon journal”, s’exclame Luz.

Dessinateur à Charlie Hebdo, le journaliste est l’auteur de la Une du jour, une caricature de Mahomet qui, le doigt levé, proclame : “100 coups de fouet si vous n’êtes pas morts de rire !” Ce matin, au réveil, Luz était loin de rire, en apprenant que les locaux parisiens de Charlie Hebdo avaient été dévastés par un incendie criminel. Deux individus auraient été aperçus en train de lancer un cocktail molotov sur la façade du journal, aux alentours de 1h du matin.

“C’est bien pire qu’il y a cinq ans, avant c’étaient les Ambassades qui brûlaient, pas les journaux”, lance Luz, en faisant référence à l’affaire des caricatures, quand le journal était attaqué en justice pour la publication de deux des caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten. Le procès avait abouti à la relaxe. « Cette fois, on voulait faire dans la dérision. Notre numéro n’était pas provocateur, c’était juste une façon de traiter l’actualité, ici la Charia.”

Luz sourit en se tournant vers le tas de papiers sur le sol : “ce qui est marrant, c’est qu’au milieu de tout ce bazar, il y a des DVD qui racontent l’histoire des caricatures de 2006.” Et de tempérer : “Mais il faut rester prudents, tout laisse à penser à une attaque d’intégristes, mais ça peut très bien être l’oeuvre de deux types bourrés !”

Riss, le directeur de la rédaction, peine à masquer sa peine. “Tout le matériel informatique est hors d’usage, les câbles ont fondu, il n’y a plus d’électricité… Heureusement, nous avons fait des sauvegardes régulières, nos données sont donc sauves. Mais pour l’instant, ce qui nous permet de fabriquer le journal est détruit.” Tôt le matin, vers 5h, le site web du journal a été piraté. La page d’accueil était remplacée par des messages à la gloire de l’islamisme.

“Ceux qui ont fait ça se mettent le doigt dans l’oeil, leur acte n’a servi à rien, ça nous renforce encore plus.”

Autour des journalistes de Charlie Hebdo, rebaptisé “Charia Hebdo” le temps d’un numéro où “les rênes du journal sont laissées à Mahomet”, les télés et radios se pressent, mais aussi les badauds. Tarak, 49 ans, lance à Luz : “Je trouve que la satire et la liberté d’expression, c’est important. On a besoin de gens comme vous dans notre société.” Le franco-tunisien est venu “condamner les extrêmismes” : “Ne vous laissez pas piétiner, continuez. Les musulmans ne doivent pas se sentir insultés, ce que fait Charlie Hebdo, c’est justement défendre l’Islam en dénonçant ceux qui le desservent !”

A Luz qui lui sert la main, Tarak ajoute : “En principe, dans la religion musulmane, on ne peut pas représenter le Prophète. Mais ce n’est pas une raison pour balancer des cocktails molotov.” Mains dans les poches, Charb, le directeur de la publication ne cache pas sa colère. Le dessinateur est encore abasourdi. “A aucun moment, je ne pensais qu’une telle chose puisse arriver en France, c’est la première fois depuis la création de Charlie que le journal est attaqué, et aucun autre journal français n’avait été attaqué jusqu’ici…”

Midi. les policiers décrivent un périmètre de sécurité : Claude Géant, ministre de l’Intérieur, est attendu. “Des menaces, on en avait reçues, remarque Luz, mais on en reçoit régulièrement. Ce qui est assez surprenant, c’est que cette fois, on ne faisait pas de polémique, c’était le numéro ordinaire d’une semaine ordinaire. Les cathos, les musulmans, on les caricature chaque semaine. On pensait que depuis 5 ans, les lignes avaient bougé et que, peut être, à part quelques grincements de dents, on respecterait notre travail satirique, notre liberté de dérision. La liberté de se fendre la gueule, c’est aussi important que la liberté d’expression !”

Près de lui, Thierry, un lecteur venu soutenir “son hebdo préféré”, brandit la Une du journal. “Je suis indigné par ce qui se passe, apparemment on peut tout critiquer, sauf l’intégrisme.” Venu ici après un appel lancé sur Facebook et twitter, il lance : “Ne vous en faites pas, Charlie, des soutiens, vous en avez !”

Entouré par les caméras, Claude Géant fait part de “son indignation” : “tout sera fait pour retrouver les auteurs de cet attentat contre la liberté de la presse et la liberté d’expression. Si certains croient pouvoir imposer leur façon de voir à la République française, ils se trompent et ils seront combattus.”

En dépit des circonstances, les journalistes de Charlie Hebdo ne comptent pas baisser les bras. “ça me donne envie de me marrer encore plus sur le sujet de l’intégrisme religieux, s’exclame Luz. Tout ce que cette attaque fait, c’est me donner encore plus Foi dans le pouvoir satirique du dessin. Si on nous attaque, c’est parce que le dessin garde un vrai pouvoir, il dérange toujours. Mais il ne faut pas faire la gueule, c’est ça qu’ils veulent !”

Tiré à 75 000 exemplaires, “Charia Hebdo” était introuvable en kiosque dès midi. “Mais on va probablement procéder à un nouveau tirage”, garantit Riss. “Tout ça nous pousse à réflechir à notre avenir, mais ça fait 19 ans que Charlie Hebdo existe, et il n’est pas question qu’on arrête.”  Dans un élan de “confraternité”, Libération, mais aussi Rue89 ou Le Nouvel Observateur, ont proposé d’apporter à l’hebdomadaire une aide matérielle.

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